Interview avec Pierre Lordet, clarinettiste d’Asylon Terra et du Douar Trio

Photo : Samir Tbeur

2020 est une année riche pour le clarinettiste Pierre Lordet, qui sort trois disques coup sur coup, correspondant à des projets distincts et singuliers : Big birds flying avec Asylon Terra (jazz rock), Medialuna avec le Douar Trio (jazz oriental) et Afortunada avec No Mad ? (opéra pour chœur d’enfants).
C’était l’occasion rêvée d’interviewer cet artiste ouvert, sincère et passionné à propos des deux premiers projets, très différents mais qui mettent la recherche d’affects en avant…et ça marche !
Les deux disques nous touchent autant. L’un nous prend directement aux tripes, nous emmène loin vers des territoires émotionnels puissants, passant de l’obscurité à la lumière en nous mettant volontairement dans l’inconfort avant de nous libérer dans une sorte d’extase jubilatoire (Big birds flying, Asylon Terra).
L’autre, trace un chemin tout en subtilité vers le soleil, la chaleur montant progressivement pendant l’écoute. Les instruments (clarinette, oud et contrebasse) sont des sortes de compagnons de route, qui se mêlent, s’abandonnent mais finissent toujours par se retrouver afin de conserver l’essentiel : le partage.
Nous avons pu avec Pierre Lordet échanger à propos de ces deux projets qui nous tiennent à cœur.

Comment sont nés les deux projets ?

Asylon Terra est un concept politique ancien (la terre d’asile grecque). La notion fondamentale qu’il véhicule est constamment bafouée par notre gestion absurde des flux migratoires. La rage ressentie face à cette absurdité est à l’origine du projet, elle se traduit en musique puissante, viscérale et organique, qui permette de libérer une émotion profonde. J’ai rassemblé pour ça trois amis musiciens incroyables : Anne Quillier/ claviers, Phil Gordiani / guitare, basse VI et Clément Black/ batterie.

Douar trio est un né d’une envie de faire sonner oud, clarinette basse et contrebasse ensemble. La magie qui se dégage de ces trois timbres mêlés justifie à elle seule l’existence de ce projet.
Nous sommes trois amis (Florent Hermet/ contrebasse, Rabah Hamrene/ oud) qui avons fait naître ce projet naturellement à force de jouer dès qu’on se croisait en loge ou chez les copains.
Le nom Douar est un mot qui a deux significations : le village en arabe et la terre en langue bretonne, ce symbole interculturel nous correspondait totalement.

Peux-tu me présenter ton collectif La Curieuse ?

Le collectif La Curieuse (dont est issu le Douar Trio) est à l’origine une association que nous avons créé avec une quinzaine d’artistes amis dans la Drôme il y a une dizaine d’années. Elle a pour vocation de mutualiser les moyens de productions et de diffusion des différents spectacles qu’elle héberge.
Aujourd’hui La Curieuse a affirmé un fonctionnement politique et économique totalement « horizontal » en plus d’affinités artistiques fortes qui lient les 18 artistes du collectif.

Comment qualifierais-tu la musique que vous jouez avec Asylon Terra/Douar Trio ? Quels territoires explorez-vous ?

Pour Asylon Terra, j’ai imaginé une musique inspirée du math-rock, de la pop, de la musique répétitive et de certaines musiques électroniques.
Notre second album Big Birds Flying explore notre rapport à la Nature, au vivant, à l’émotion qui nous saisit lorsque les grands oiseaux s’approchent, magnifiques et menaçants.
C’est un voyage sur le territoire de ces rapaces qui nous observent en plein vol, qui nous parlent bien sûr d’écologie mais aussi de cette bizarrerie de la nature humaine qui nous pousse à l’autodestruction collective. En cela il n’est pas optimiste et nous renvoie à cette réalité : nous sommes de passage.

Douar Trio est également un projet de compositions originales (compos de F.Hermet et moi-même) que nous qualifions de « jazz-oriental » : « jazz » puisque c’est de la musique instrumentale qui fait appel à l’improvisation et « oriental » parce que le oud est un instrument méditerranéen et que notre langage est très souvent modal.
Au fond c’est notre musique et elle ne cherche pas à s’inscrire dans une tradition, au contraire, elle exprime la rencontre des différentes cultures.

Parle-moi de tes expériences sur scène avec les deux groupes ?

La musique d’Asylon permet de libérer une grande énergie sur scène et de vivre des concerts d’une vraie intensité. C’est du rock tout simplement, ça se partage en live. Avec Douar nous recherchons l’intériorité, la subtilité dans le jeu mais aussi une réelle authenticité de l’émotion. L’interaction avec l’instant présent du concert est d’autant plus forte avec cette forme « nue ». On est dans le domaine de la confidence.

La formulation des titres sur tes disques est particulière. Sur le disque d’Asylon par exemple, tu utilises souvent la forme anglaise en -ing, c’est un hasard ?

Medialuna, l’album de Douar Trio est l’équivalent de notre « quartier » de lune. L’album est construit comme un cycle lunaire et est ponctué par ses différentes phases. Pour Asylon dont j’écris intégralement la musique, la plupart des titres se finissent en effet en -ing. J’ai toujours imaginé mes morceaux comme des scénettes, ces titres seraient donc les didascalies d’une pièce de théâtre imaginaire. Mais attention, ce n’est rien de très sérieux en vrai, c’est devenu un jeu.
Je n’aime pas beaucoup contraindre l’imaginaire de celui qui écoute, je veux juste le stimuler en le titillant un peu… Je tiens à cette forme abstraite qu’est la musique instrumentale.

Photo : Samir Tbeur

Tu rends hommage à Neil Young sur les deux albums d’Asylon, que t’a apporté ce grand musicien ?

Neil Young me touche depuis mon adolescence. C’est un immense poète qui m’apprend ce qui est essentiel. Dès que je l’entends, je me sens mieux. Tout semble éloigner nos langages et pourtant il est l’idéal artistique vers lequel je tends.
C’est aussi un homme qui a traversé cinquante années d’histoire de la musique, en restant ouvert aux expérimentations (l’album Trans en est un exemple parmi d’autres…) il a gardé l’intégrité de son langage propre, reconnaissable entre tous. C’est une mémoire autant qu’un repère.

Quelles sont tes grandes références musicales indétrônables ?

Bartok, Britten, Corelli, Janaçek, Bach, Brahms, Ravel, l’intégralité de la scène coldwave, noise, grunge, tzigane-turque, la pop des Beatles à Blur en passant par Radiohead et Limousine, les trips de Bjorks et les tripes de Jeff Buckley, les doigts de MacCoy Tyner et de Brad Meldhau, le souffle de Coltrane, de Steve Coleman et les oreilles de Miles, les boucles de Nick Bärtch, de Philippe Glass , de la Tène et de Colin Stetson. La plume de John Zorn et de Dave Douglas, les polyphonies de Brückner et de Sardaigne, les expérimentations des Floyds, de Pierre Henry et de Kraftwerk, la groove de Tony Allen et les phrases de Jacob de Bandolim, de Naftule Brandwein et le son de Marc Ribot bien sûr. J’ai dû en oublier tellement, et il m’en reste tellement à découvrir !

Peux-tu me parler de tes autres projets en parallèle ?

Aujourd’hui je travaille sur un nouvel album (notre 5ème !) avec le quintet NoMad et le poète Pierre Dodet, nous créons un répertoire totalement acoustique, qui jouera sans électricité et éclairé à la bougie. Je compose également un nouvel opéra pour chœur d’enfant qui verra le jour à L’Heure Bleue de St Martin d’Hères en 2021, et je réponds aussi de temps à autre à des demandes pour des musiques de scène ou pour l’image.

Comment s’annonce le futur pour toi ?

S’il s’annonçait, je dormirai sur mes deux oreilles ! La condition des artistes est souvent précaire, c’est d’une part une source d’inquiétude mais aussi un moteur de création puissant. Je crois que je n’ai jamais été touché par une musique dont l’origine serait le sentiment de stabilité…
Ceci dit, pour parler avec les mots de notre époque, je dirai qu’il y a «de beaux projets en perspective», je me réjouis de ces créations à venir autant que je m’inquiète du devenir du monde…

Photo : Samir Tbeur

Vous pouvez également écouter ces disques sur la numothèque sur notre plateforme diMusic : https://numotheque.bm-grenoble.fr/dimusic

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