bartabac

Quelle ne fut pas ma surprise chez mon buraliste il y a quelques semaines, de tomber nez à nez sur un vinyle en vente à 5€…

Et  pas n’importe lequel puisque m’était proposé le Kind Of Blue de Miles Davis, un des albums les plus influents de l’histoire du jazz et aussi le plus vendu à ce jour.Miles dans les rayonnages, entre Auto Plus, Chiens d’Attaque et Hot Vidéo… j’ai un moment de doute. Altaya – le diffuseur – se diversifierait-il ? Altaya, vous savez ces pubs TV qui proposent le premier numéro d’une collection d’avions de guerre ou de voitures de collection à des prix attractifs pour vous inciter à acquérir toute la série au fil des semaines… Après les Figurines napoléoniennes et la 2CV originale de 1948, voilà que la maison d’édition, consciente de la portée symbolique (futuriste ?) du vinyle viendrait marcher sur les plates bandes des brocanteurs et des rares disquaires encore en vie1 pour proposer de la galette à 5€ ? Depuis Les voitures de Michel Vaillant et Collectionnez les blindés allemands de la seconde guerre mondiale j’avais catalogué Altaya parmi les mercantiles winners, prêts à faire de l’argent sur le dos du péquin venant acheter son Dauphiné Libéré pour analyser la vingtième défaite de la saison du GF382. Sale-petit-bobo-lecteur-du-Monde-Diplomatique que je suis… L’argent n’a pas d’odeur et le moindre des biens – culturel ou pas – potentielle source de profit se voit inexorablement broyé par les mâchoires de Babylone ! Kind of blue

Kind of Blue à 5€… S’agissait-il d’une arnaque ? Un vinyle pressé en Chine à partir du master3 de la version CD ? Un stock de vinyles libyens exfiltrés du pays à l’occasion des évènements récents ? Ni une ni deux je file sur internet pour en savoir plus et j’apprends via un forum de discussion qu’il s’agit bien d’un disque noir de bonne facture et que la qualité est au rendez-vous… Je tente le coup, refile 5€ à mon buraliste de chasseur (je n’aime pas les chasseurs mais ça na rien à voir avec le sujet) et reviens chez moi mon précieux sésame sous le bras. Là, mes enfants ouvrent de grands yeux ébahis et j’anticipe toute remarque désobligeante en me lançant dans une grande étude historique comparée des mérites et inconvénients des supports pour la musique. Gagné ! J’ai réussi à les intéresser. Je file direction la platine et dès les premières mesures deux camps s’affrontent. La plus petite est ravie des chewing-gum que je lui ai rapportés, le plus grand apprécie le relief, la profondeur et la qualité du son. J’en rajoute des tonnes sur la médiocrité de son des MP3 et la compression numérique, et pour le féliciter d’écouter encore son père lui offre fièrement le divin album !

Plusieurs morales à cette affaire…Paquet BonuxLes produits culturels deviennent des marchandises comme les autres et l’exception culturelle à la française n’en a sans doute plus pour très longtemps… voyez Google qui numérise tout ce qui bouge en bouquins. On avait eu droit il y a quelques années à Kool And The Gang dans les paquets de lessive Bonux, voilà que le jazz s’invite dans nos bars-tabacs. Cette musique de rebelles, harcelée par l’Amérique Wasp4 dès les années 20 et forcée à l’exil en Europe, se retrouvant en tête de gondoles de nos commerces de proximité pour faire vendre. Le vinyle jazz vendeur… le vinyle tendance… On peut légitimement s’interroger sur la valeur symbolique et la qualité sonore incomparable de ce support que l’on aurait tort de croire enterré… son corps est encore chaud, demandez donc aux sound-systems5 de la région s’il leur viendrait à l’idée de mixer des CD !Le bar-tabac, commerce de proximité s’il en est, renforce son aura de 3ème lieu… bien légitime. Le troisième lieu, cette alternative au foyer et au travail, est l’endroit que l’on fréquente pour tisser du lien social, faire des rencontres, se détendre… Avant d’être peut-être un jour la bibliothèque, force est de constater que, malgré la bonne volonté des bibliothécaires pour désacraliser le lieu et le rendre convivial, le chemin reste long… (et si les bibliothécaires musicaux se mettaient à vendre de manière régulière dans leurs bibliothèques les documents retirés des collections)… Quelques jours après on trouvait sur un célèbre site marchand en ligne, la version Kind of Blue / Altaya (reconnaissable à son sticker « Pochette originale ») en vente à 30€…La bonne nouvelle du jour c’est que le vinyle pourrait bien avoir de l’avenir !

Où trouver ce document ?

  1. On apprend avec beaucoup de tristesse la cessation d’activités du disquaire grenoblois Magic Bus qui recentre ses activités sur « ce qui marche »: fringues etc. Au cours de la décennie 2000-2010, le nombre des disquaires est passé de 3000 à 130 []
  2. GF38 (Grenoble Foot 38) : la seule équipe de football au monde capable de tomber sur des investisseurs japonais radins []
  3. Master : enregistrement d’origine destiné à être retravaillé ou dupliqué []
  4. Wasp (White Anglo-Saxon Protestant) : désigne les blancs d’origine anglo-saxonne et protestante qui ont émigré en masse aux États-Unis dès les premières colonies fondatrices, et dont la pensée et le mode de vie furent structurels pour cette nation []
  5. Sound-system : au sens strict, désigne le matériel de sonorisation utilisé lors d’une soirée. Par extension, désigne également les groupes de DJ qui mixent les morceaux (et parlent ou chantent éventuellement) lors des soirées reggae []
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14 réponses

  1. Nathper dit :

    Heu, je pense même qu’il fallait retourner la galette toutes les 20 minutes, se lever encore plus souvent si on souhaitait réécouter un titre en particulier et aussi bien savoir viser !…Oui, le vinyle c’est sportif.
    Bien d’accord avec l’idée du « sursaut désespéré » de la part de l’industrie du disque, mais cela n’empêche que sa durée de vie sera toujours plus longue que celle du CD (dans tous les sens du terme).
    J’aime actuellement la galette pour l’objet et son vécu (disque d’origine)sa rondeur et la démat pour son côté pratique, sa portabilité.

    Sinon Jérôme, les formats “Lossless” prennent quand même pas mal de place, il faut une clé d’une grande capacité ou investir dans un petit disque dur auto alimenté, en croisant les doigts pour que le format soit lu par l’autoradio… courage !

  2. Jérôme dit :

    Non, pas de nostalgie ici! Juste la qualité sonore qui diminue… ok la perte n’était pas flagrante en passant au CD mais as-tu déjà écouté sur un gros système de son un MP3 très compressé? Pour moi qui aime les musiques à base de basse (voir sub basse), je t’assure que tu as beau monter ou equaliser le niveau des basses, ca ne le fait pas! S’il sortait un support moderne avec les mêmes capacités de définition du son que le vinyle je sauterais dessus bien sur. Mais là désolé, le dub en MP3 ca le fait pas du tout!!
    Pas de nostalgie car j’écoute aussi de la musique en MP3 et je trouve ca très pratique. Mais quand tu veux vibrer, et faire vibrer les parois (et tes voisins), vinyle is number 1.
    Je tiens le pari que dans 5 ou 20 ans, le vinyle aura toujours cette même aura. Et pas que pour cause de nostalgie mais à cause de ce putain de grain qui un jour nous a retourné le cerveau et a fait qu’on a eu envie de bosser dans la musique… non le vinyle n’est pas une mode!

  3. Anne # dit :

    Quand je pense au nombre de fois où je me fais traiter de « has been », et ce sont les beaucoup plus jeunes que moi qui se la jouent nostalgiques du vinyle ! Arrêtez de croire au retour du vinyle, à mon avis c’est un sursaut désespéré dans un présent et un avenir incertains, certes la galette et la pochette sont de beaux objets mais il fallait quand même aller le retourner toutes les 40 mn, du piano solo qui gratte et crache et tourne en boucle à cause d’une rayure j’ai rarement trouvé ça excitant ni fort en son… Pour moi c’est une mode comme une autre qui va passer comme les autres. Rendez-vous dans 5 ans !

  4. Jérôme dit :

    Chère Nathper, merci de votre réconfort … Je viens tout juste de succomber à l’acquisition d’un autoradio (de qualité) usb ET cd! Malheureusement les enceintes sont toutes pourrites et ma clé usb n’est pas reconnue sniff sniff… Mais je vais remédier à cela, tuner un peu mon système de son et tenter des conversions en lossless comme vous le suggérez… Merci, verdict bientôt !

  5. Nathper dit :

    Oui, on a énormément perdu avec le passage au CD, c’est un fait.
    Après, en ce qui concerne le reste ça se discute… Déjà il existe des différences sonores entre CD selon la qualité de l’enregistrement studio à la source (il y a heureusement pour nous des labels plus exigeants que d’autres…à ce niveau là).
    Ensuite il existe des formats « Lossless » (FLAC etc) dont la perte est franchement minime par rapport au CD.
    Et puis, un mauvais rendu sonore n’est pas seulement imputable au format ou à la compression qui s’y rattache : le matériel de restitution est également important ainsi que le lieu d’écoute….
    Donc au final un autoradio avec une entrée USB ce n’est pas si triste Jérôme 😉

  6. Jérôme dit :

    Certes, mais on avait déjà perdu en qualité sonore avec le passage au CD… là avec le numérique et la compression le « support » durera dans le temps mais à quel prix niveau qualité sonore!! Pour moi la mort du CD est une triste nouvelle…

  7. Nathper dit :

    Un « haltère » égo (musclé) du baladeur en version vinyle 🙂

    Sinon perso, la fin du CD ne me rend pas triste… je n’avais pas d’attachement particulier à ce support (qui d’ailleurs ne tient pas « la route » dans le temps).

  8. Julien dit :

    A propos de « boulet d’engin », je viens de découvrir (dans le dernier Rock&Folk) qu’il existait dans les années 70 un modèle de ghettoblaster pour vinyle ! A réserver aux gangsta-rappeurs bodybuildés sans doute…

  9. Jérôme dit :

    C’est vrai que la mort du CD est annoncée depuis qq années, les signes ne sont pas très bons : la plupart des autoradios qui sortent maintenant n’acceptent plus que les clés USB… trop triste ! A quand les autoradios pour vinyles… je vois de là le boulet d’engin…

  10. Nathper dit :

    Bonjour,

    J’ai également acheté « Kind of Blue »…mais (hélas !) les prochains vinyles (dont « A love supreme ») ne seront pas au même tarif.
    Avec la dématérialisation, et la (quasi) mort de facto du CD le vinyle reste un objet, un format, qui je pense perdurera : source de curiosité pour les plus jeunes et de nostalgie pour les autres.
    De nombreux artistes sortent d’ailleurs leur nouvelle production en pressage Vinyle, c’est un signe, certes marginal, mais bon. Et puis les pochettes !! Un LP c’est quand même plus beau, non ?

    Sinon, bien triste nouvelle que la disparition du Magic Bus… surtout pour ceux qui aiment « farfouiller » car zut une galette noire on aime bien la toucher avant de l’acheter.

  11. Jérôme dit :

    A signaler le « Disquaire Day » qui a eu lieu le 16 avril en France, Grande-Bretagne et Etats-Unis (édition spécialement pour l’évènement d’inédits et collector). Il s’agit de refuser de considérer le disque uniquement comme un bien de grande consommation soumis aux seules lois du marché et de reconnaitre la place primordiale du disquaire dans la transmission auprès du public. La même problématique que pour les libraires en sorte…
    http://www.disquaireday.fr/calif.fr/Accueil.html

  12. Emeline dit :

    Très bon article, le vinyle a effectivement de beaux jours devant lui, en est pour exemple sa présence en tête de gondole à la fnac. Et quand on sait l’importance de la musique dans les rayons de la fnac depuis quelques années… on se dit qu’ils n’y sont pas pour rien. Le vinyle est bancable ma brave dame !
    Rien à voir : depuis que j’ai lu ton article j’ai la chanson de Pigalle dans la tête « dans la salle du bar-tabac de la rue des Martyrs« … 🙂

  13. Muriel dit :

    un retour aux sources, fort agréable.

  14. Marcelle dit :

    Excellent !!!
    J’ai bien fait de conserver tous mes vinyles…

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