TIM HECKER – Konoyo


Alors que l’on pensait que Tim Hecker avait atteint des sommets dans l’expérimentation avec ses deux derniers opus, Virgins en 2013 et Love Streams en 2016, il revient en brouillant à nouveau les pistes avec son disque le moins dense et peut-être le plus curieux de sa carrière, Konoyo (qui veut dire « monde des vivants » en japonais).

Dans Konoyo, Hecker place ses synthétiseurs, ses séquenceurs et ses logiciels au même niveau que son matériau source, encouragé par le regretté Johann Jóhannsson à réduire à la fois le volume et les couches et finissant par créer un dialogue fascinant entre la technologie et certains des instruments les plus anciens du monde. Le mystère plane tout au long de l’écoute  car on arrive difficilement à savoir si c’est la technologie qui prend le pas sur les instruments anciens ou l’inverse, comme lorsqu’une paire de flûtes japonaises (le hichiriki et le ryūteki) flotte en harmonie avec une ligne de clavier douce ou qu’un violoncelle se confond avec un bruit étrange et perçant. Dans la tradition des rêves éveillés de Harold Budd mêlant piano et électronique, des invocations électroacoustiques de Christian Fennesz ou des merveilles chorales de Kara-Lis Coverdale, Hecker se place au centre de deux mondes et crée une sorte de dialogue savant et mystérieux.A la fin de l’année 2017, Hecker a fait appel au musicien tokyoïte, Motonori Miura, pour constituer un groupe de gagaku dont les membres improviseraient autour de concepts non traditionnels. Le gagaku est la musique de la cour impériale du Japon, un mélange hypnotique de mélodies comprenant flûtes, tambours, cordes et du son d’un orgue à bouche appelé le shō. Ils se sont réunis pendant plusieurs jours dans un temple bouddhiste à Tokyo, construit sur le site d’un ancien lieu de culte.

Plutôt que de guider l’ensemble de gagaku, d’enregistrer leurs résultats et de retourner simplement dans un studio traditionnel pour travailler leurs sons, Hecker est devenu un véritable chef d’orchestre, offrant des réflexions sur l’ambiance, puis rejoignant le groupe alors qu’ils improvisaient autour de l’idée générale.

La beauté de Konoyo réside dans sa vulnérabilité, sa vacillation entre la densité et le diaphane, nous plongeant ainsi dans un sentiment de profond désir et d’inquiétude. Ce disque est un sublime mélange d’incertitudes, d’essais et même d’erreurs ; une véritable expérimentation.

«This Life», par exemple, est un cycle sans fin d’anxiété, où l’inquiétude et les relents de soulagement sont des éléments profondément imbriqués. Chaque fois qu’une mélodie commence à scintiller, Hecker la réduit. Au moment où le morceau commence à devenir un miasme infernal, Hecker le met en lumière grâce à ses claviers.

Dans «Keyed Out», le désespoir se fait rampant alors que les percussions gagaku résonnent au loin, comme si elles parcouraient les murs d’une pièce sombre à la recherche de la sortie. En utilisant moins de strates sonores, Hecker expose ainsi de la manière la plus limpide qui soit ses impulsions.

Konoyo ressemble à une prise de conscience nouvelle chez Tim Hecker. Il donne en effet l’impression d’avoir renouvelé son approche sur l’album le plus fascinant de sa carrière jusqu’à présent. Ouvrant de nouvelles perspectives, dialoguant entre deux mondes, celui des vivants et celui des morts, il est le reflet d’une mutation lente et d’un nouvel âge sombre.

« Across to Anoyo » (Anoyo signifiant « monde des morts » en japonais et titre de son prochain album) clôt ce disque magistral en se matérialisant en passerelle, en voie d’accès à l’inconnu de la manière la plus éthérée et étrange possible.

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