… et sur celui des saxophones !

MC2, octobre 2011, magnifique concert de Stefano Di Battista, dans un programme intitulé Woman’s land : dans un lyrisme très latin, le saxophoniste italien a rendu un hommage aux femmes en général, et à quelques unes en particulier, de Coco Chanel à Lara Croft. Bien sûr ce fut un grand moment de plaisir musical, mais la féministe qui sommeille en moi n’a pas pu s’empêcher de se demander : “C’est bien beau tout ça, mais à quand un disque d’une musicienne rendant hommage à George Clooney, Corto Maltese ou Poulidor ?”. Plaisanterie mise à part (quoique…), quelques semaines plus tard, arrive dans nos bacs le disque de Terri Lyne Carrington, Mosaïc project, projet constitué uniquement de femmes : outre Terri Lyne Carrington à la batterie et aux percussions, on y entend entre autres Geri Allen au piano, Anat Cohen à la clarinette, Tineke Postma aux saxophones, Esperanza Spalding à la basse, et bien sûr une brochette de vocalistes, dont les moindres ne sont pas Cassandra Wilson ou Dianne Reeves : cet enregistrement ne vaut pas que par la volonté de réunir des femmes musiciennes, mais bien par la qualité de la musique et la personnalité des différentes protagonistes, toutes reconnues dans le milieu du jazz comme instrumentistes de haut niveau. Eh oui, comme dirait Hélène Labarrière, contrebassiste de son état, “les temps changent“, et les femmes ne sont plus forcément confinées au rôle de chanteuse en décolleté sur le devant de la scène (qu’Ella Fitzgerald et Billie Holiday me pardonnent ce raccourci)…

D’où mon envie de faire un petit tour d’horizon du jazz au féminin, de ce côté de l’Atlantique, et en particulier de quelques musiciennes qui, non contentes de composer, d’arranger, et d’improviser, n’hésitent pas à s’approprier sans complexe les instruments réputés les plus “virils” du monde du jazz (bien que, comme celui des anges, le sexe des instruments reste encore un mystère…) :

ANGELIKA NIESCIER, saxophoniste (alto) allemande d’origine polonaise, a publié en 2011 l’album Quite simply : elle y adopte la formule du trio sans piano avec Thomas Morgan à la contrebasse et Tyshawn Sorey à la batterie (entendu ces dernières années avec Steve Coleman), et y invoque dans des impros tour à tour incandescentes ou méditatives les mannes de John Coltrane. Et pas question d’accuser le label Enja de complaisance, l’anti-esthétisme étant de mise sur la pochette ! (regardez en le verso, vous comprendrez ce que je veux dire…). Reconnue dans son pays comme improvisatrice et compositrice de premier plan, elle y dirige le German Women’s Jazz Orchestra (entièrement féminin), qui s’est vu confier la cérémonie d’ouverture de la première coupe de football féminin – Arabia 2010 -, à Bahrein.

Ses qualités musicales lui ont valu de se produire aux côtés de musiciens comme Steve Swallow ou Jim Black , et d’être “improvisatrice en résidence” dans le cadre d’un des plus prestigieux festivals de jazz, celui de Moers.

et pour les footophiles-germanophones : http://www.youtube.com/watch?v=kvF5cqQjOmU

CÉLINE BONACINA : son dernier album, Way of life (ACT 2010) n’a pas été nommé aux Victoires Jazz 2011 par hasard; c’est en effet une révélation instrumentale, à l’aise dans toutes les déclinaisons du saxophone, avec une prédilection évidente pour le plus grave d’entre eux, le baryton, dont paradoxalement elle exploite les aigus à merveille. Elle aussi a choisi le trio sans piano, mais augmenté sur quelques plages d’un invité de marque, le guitariste Nguyen Lê. Ici elle est au sax alto :

Efficace dans des registres très variés, adepte des rythmes complexes, elle a gardé de 7 années passées à la Réunion un groove certain et un goût pour les métissages de toutes sortes (Afrique, Océan Indien, funk, jazz, …). Ici au baryton avec le Funk-Unit de Nils Landgren : http://www.youtube.com/watch?v=nP1C59XMsr4&feature=related

TINEKE POSTMA, elle, est hollandaise, et se consacre essentiellement aux saxophones alto et soprano; de sensibilité clairement post-bop, elle fut l’élève de Dave Liebman et de Chris Potter. Dans son dernier album The dawn of light, sur des thèmes inspirés de Heitor Villa-Lobos, Thelonious Monk, ou des compositions personnelles, elle fait preuve d’un swing sans faille, de clarté et d’énergie. C’est sans doute ce côté énergique qui a incité certain chroniqueur à qualifier son jeu de “masculin”, terme bien sûr considéré comme hautement élogieux… si on considère la tendresse contenue dans le son de Stan Getz ou plus proche, dans celui de Daniel Erdmann, ça ne nous aide guère à trancher sur le sexe de l’instrument (qui finalement s’apparenterait peut-être à l’escargot hermaphrodite plutôt qu’à l’ange ?). A vérifier ici dans un embryon 2009 du Mosaïc Project :

ALEXANDRA GRIMAL, venue du classique (son frère est le célèbre violoniste David Grimal), elle a rapidement été attirée par le jazz et son “aspect sauvage”, selon ses propres termes, laissant tomber le piano pour le saxophone; comme Angelika Niescier, elle se réclame de l’héritage de John Coltrane, et comme Céline Bonacina, de l’influence de Wayne Shorter. Elle a enregistré Owls talk à New York avec Lee Konitz, Gary Peacock et Paul Motian (hélas disparu fin 2011), dans une formule sans piano mais avec 2 saxophones : au ténor ou au soprano, elle y dialogue avec l’alto de Lee Konitz; au-delà (ou par la grâce) de leurs différences de culture, de génération, grâce à un langage commun fait à la fois d’une connaissance approfondie des traditions du jazz et du goût de la liberté, il se dégage de ces échanges un sentiment d’écoute mutuelle et de sensibilité, dont on serait bien en peine de définir le genre… Impossible de trouver un extrait de ce magnifique quartet, il faudra l’emprunter en bibliothèque, mais vous pouvez écouter ici Alexandra Grimal dans d’autres configurations : http://www.deezer.com/fr/search/alexandra%20grimal

Sans oublier Géraldine Laurent et Sophie Alour, qui avaient eu les honneurs de Jazz Magazine-Jazzman il y a quelques mois : on constate tout de même une avancée dans ce bastion du machisme qu’était le jazz il n’y a pas encore si longtemps… Ceci dit, il semblerait qu’il existe un nouveau “domaine réservé” : celui des effets électroniques et autres bidouillages. On peut penser que cette forteresse sera moins longue à conquérir, l’excuse des gros muscles ne marchant pas : un laptop est tout de même moins lourd qu’un saxophone, et il faut bien l’avouer, son image est nettement moins glamour.

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6 réponses

  1. Nathper dit :

    Article intéressant Martine.
    En effet « les temps changent » et du temps il faut justement à un(e) instrumentiste pour être reconnu(e) par ses pairs au plus haut niveau. Alors patience, le vivier existe. La nouvelle génération de musiciens se pose même sans doute moins la question au sujet du « sax fort ».
    Force est de constater que le jazz se féminise tant sur scène que dans le public et c’est tant mieux car cette mixité est le reflet de notre societé.

    Mais n’oublions pas la saxophoniste Dorothy Lucille Tipton née en 1914. A son époque les femmes ne pouvaient pas jouer ce type de musique réservée exclusivement aux hommes, alors pour trouver du travail et gagner en crédibilité elle devint Billy Tipton…

  2. Anne dit :

    Ah ! Ça fait rêver, merci Martine, un peu de douceur dans ce monde de batteurs fous, tiens-nous au courant pour le suivi du jazz féminisant, on compte sur toi !

  3. Martine dit :

    Je ne crois pas que le morceau joué par le Funk Unit soit une reprise… à écouter jusqu’au bout pour le solo de sax baryton !

  4. Jérome dit :

    Moi j’aime bien le groove du batteur d’Angelika Niescier. Et aussi celui du Funk-Unit de Nils Landgren, particulièrement ce morceau (ca me dit quelque chose, c’est une reprise?) et le clin d’oeil du guitariste à Georges Benson…

  5. Julien dit :

    J’aime bien Céline Bonacina (et c’est pas parce qu’il y a Nguyen Le, hein !)…

  6. Jérome dit :

    Super article Martine… merci pour toutes ces infos!

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