Si depuis quelques jours le devoir de réserve des artistes fait les beaux jours des gazettes (voir ici l’affaire Marie N’Diaye) qui aurait cru il y a encore quelques années qu’on en arriverait à un tel point de cynisme ? Ou qu’une collectivité locale oserait prendre le risque d’interdire un disque ?

La polémique démarra en France lorsque, suite au morceau Sale pute qui fit un gros buzz, des concerts d’Orelsan furent annulés et que l’élu à la Culture de la ville de Paris demanda que son album soit retiré des collections des bibliothèques de la ville. Enorme bêtise bien entendu car on n’a guère fait mieux pour attirer l’attention médiatique et donner envie d’écouter celui qui reprend le flambeau des chanteurs censurés, à l’instar d’un Georges Brassens des années Debré ou Pompidou.

Premières impressions : l’Orelsan n’y va pas avec le dos de la cuillère avec la gent féminine. Ok le petit gars n’est pas très fair-play question demoiselles. Dont acte. Mais surtout qu’est ce qu’il a l’air malheureux et déprimé le bonhomme. Et c’est peut-être ça la clé de cet album, ce qu’il faut finalement en retirer : Orelsan nous en apprend drôlement plus sur l’état de l’adolescent et du jeune qu’un mauvais article de vulgarisation psychologique.

Explication de textes : le jeune n’a plus beaucoup de repères (Perdu d’avance), le jeune est parfois déprimé (Etoiles invisibles), mysogine et souffre de misère affective, il est même quelquefois mythomane (Jimmy), le jeune a envie qu’on s’intéresse à lui. Bref, le jeune est comme tout le monde, en devenir, et a besoin de faire sa place (Courez courez ) quitte à choquer en laissant ses pulsions s’exprimer. Et surtout le jeune a peur. Comme expliqué dans cette magnifique chanson, la perle de l’album, Peur de l’échec. Ce gamin est angoissé, il n’a pas de perspectives. Mais après tout, est-ce que ses textes ne font pas que refléter le cynisme dans lequel il a toujours baigné, ce dont on l’a abreuvé depuis sa plus tendre enfance: « c’est la crise alors je te préviens tu vas être dans la merde. Et estime toi  heureux de ne pas être une femme ce serait pire ». Bercé par le machisme millénaire. Biberonné aux Rolex à 50 piges et aux subprimes des magnats du Cac 40. Gavé par l’imagerie moderne de héros hétéroclites où se côtoient l’Abbé Pierre et Bernard Tapie. Un jeune dans l’air du temps quoi.

Je vais vous dire, je l’ai beaucoup aimé cet album. Pour sa détresse, sa sincérité et sa naïveté adolescentes touchantes. Pour son coup de pied dans la fourmilière des bien-pensants bobos, pour son côté punk et abîmé. Si dans les années 80 on voulait comprendre la misère intellectuelle de nos parents il fallait écouter Michel Sardou. En 2009 si on veut comprendre la perte de repères de la jeunesse on tend l’oreille sur Orelsan. Bullshit!!

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8 réponses

  1. Rosie dit :

    Oui, tu as raison. Il faut se hâter de ne pas faire de raccourcis, à l’heure où on stigmatise les gens, les étrangers, les banlieues, la burka et les jeunes. C’est pourquoi, je vais me pencher sur le cas Orelsan. En tous les cas, la vidéo est bien choisie car les paroles sont sensées.
    Quelle est la place des jeunes dans notre société ? Quel modèle leur propose-t-on ?
    On va quand même pas les refouler aussi à la frontière, sous prétexte que nous ne savons pas quoi en faire. Le débat reste ouvert et le problème à vif. Oui, peut-être qu’on peut parler de génération sacrifiée !!! La musique est alors un véritable vecteur de contestation et d’amplification.
    A vous la parole…

  2. Jérôme dit :

    Rosie,
    Effectivement écoute cet album pour te donner une idée du lascar. Mises à part quelques dérives misogynes peu intéressantes, si ce n’est de nous éclairer sur la misère affective et l’état de délabrement des rapports garçons/filles dans certaines zones urbaines, il y a quelques très beaux titres qui valent vraiment la peine et qui émeuvent. Ça suinte la détresse non feinte. Maintenant soyons clair, je ne donnerai pas non plus la main de ma fille à Orelsan. Ayant grandi dans les années 70 avec des parents antimilitaristes et militants pour l’émancipation des femmes, il est évident que je ne cautionne pas les dérives machistes du bonhomme et que je partage tes inquiétudes quant à l’avenir des relations homme/femme en France et ailleurs dans le monde. En cela je te rejoins. Mais à mon avis cette discussion mérite d’être relégué au second plan par rapport à ce qu’ Orelsan apporte au paysage musical français… Pour conclure, je vous enjoins à écouter l’album en lisant les textes en même temps, je vous assure que ce qu’il dit dépasse largement le cadre du débat sur la femme dans la société française. Mais soudain un affreux doute m’assaille: et si tous ces posts n’étaient qu’une manifestation inconsciente de nos cerveaux enfumés par le débat d’actualité sur l’identité nationale!!! Vite, se réveiller….

  3. Rosie dit :

    Je n’avais pas envie d’écouter l’album d’ Orelsan, de fait, et encore moins après la polémique sur le titre « sale pute ». L’insulte gratuite envers les femmes, comme lancement médiatique ou kit de survie du petit machiste en milieu défavorisé, me débectait au plus haut point. Mais le plaidoyer vibrant que tu fais, Jérôme, sur cet album, me fait revenir sur mes positions et je crois que je vais redonner une chance à ce cd pour me faire une opinion plus juste.
    Pour le côté looser dans le rap, il y a eu, avant, le rappeur The Street (rap anglais) qui parlait de la vacuité de son existence, sans pour autant dénigrer la gente féminine.
    C’est bien connu, quand on est au bas de l’échelle, on rabaisse plus bas que soi. Et si ce sont les femmes pour les jeunes loosers de banlieue, et bien quel avenir pour les filles dans notre société ?
    Le nihilisme punk avait comme ligne de mire le système (capitaliste, économique et créatif, etc) et il fallait s’en extraire soit par le Do It Youself, soit par l’autodestruction.
    Il est dommage que des messages percutants comme « sale pute » ne s’autodétruisent pas automatiquement. Enfin, ils font parler et échanger, voire même faire de l’éducation. C’est déjà pas si mal.
    Et je n’ai rien contre la grossièreté. Même… je vous invite à écouter l’album de Brigitte Fontaine (le dernier) et à déguster sans modération le titre « Je suis vieille et je vous encule » pour le plaisir de la provocation et le constat sans concessions (voire sans vaseline !) qu’elle fait de notre société et vie politique françaises.
    Ceci dit, votre échange entre garçons passionnés de rap était très intéressant et je suis désolée de rompre cette harmonie avec mes récriminations bassement féministes.
    En cœur avec les Thugs (groupe français à forte teneur sonique), je dirais simplement « Allez les filles » !

  4. Julo38 dit :

    Tu as sans doute raison dans ce que tu dis sur sa capacité à se mettre à nu à travers ses textes. Mais là-dessus, je suis obligé de te croire car franchement j’ai du mal à écouter Orelsan sur la longueur. Il n’y a chez lui ni le coté funky de la cote ouest ni l’aspect percutant et agressif qu’on trouve dans le flow du rap new-yorkais et qui m’a toujours plu. Après on peut lui reconnaitre que la forme s’adapte au fond…

  5. Jérôme dit :

    Assez d’accord avec ton analyse. Toutefois Orelsan me semble assez représentatif de ce qui se passe dans le pays en ce moment chez la plupart des jeunes : aucune conscience politique, quasiment plus de frime à mettre en avant (sauf avec les femmes mais c’est normal c’est tout ce qu’il reste au mâle quand il a tout perdu). Et dans ce sens là je ne vois pas bien qui est plus représentatif que lui dans le rap français.
    C’est en ça que je trouve cet album très intéressant puisqu’il nous fournit un début d’explication sur ce marasme idéologique. Comme si la capitalisme avait définitivement vaincu et qu’une autre forme d’expression était en train de s’inventer sous nos yeux. C’est ce qui démarque fortement Orelsan des autres rappeurs français bling bling du moment: cette mise en avant de ses faiblesses et du « no future » qu’il ressent (oui je sais j’ai une tendresse particulière pour les punks, question de génération…). Hyper explicite quoi. C’est un looser qui se revendique comme tel et ca ca me touche. Donc pas d’accord avec « coquille vide ». Pour garder l’analogie avec la coquille, Orelsan est pour moi le représentant du « rap Caliméro » (dans lequel on peut aussi classer Soprano et le dernier album de Diams) qui prend la succession du rap bling bling arrogant et frimeur. Et ca c’est carrément excitant quelqu’un qui se fout à poil devant toi… Une nouvelle ère du rap?

  6. Julo38 dit :

    « Le rap a de tout temps été vulgaire et sexiste », non, pas d’accord! Une partie de ce mouvement s’est bien tourné vers ce qu’on a appelé le gangsta rap et a effectivement signé l’enterrement d’un rap revendicatif et politique (Public Enemy). En ce sens, je te concède qu’Orelsan est tout à fait de son temps et reflète bien l’absence d’engagement et/ou de conscience politique de l’époque. Mais à mon sens la raison d’être du rap a toujours été d’exprimer le point de vue des exclus, des pestiférés et donc, même si c’est en creux, une forme de revendication politique. Alors oui le rap vient de la rue et a toujours été dans l’excès de langage (le fameux sticker « explicit lyrics »), mais il me semble qu’une bonne partie du rap actuel (et notamment français) a oublié cet héritage et que cette surenchère verbale n’est plus qu’une coquille vide…

  7. Jérôme dit :

    Julo38, pas du tout d’accord avec toi. Ne confond pas industrie du disque et artiste quand tu parles d’extraits sur son Myspace. N’est pas Manu Chao qui veut…les chanteurs ne sont pas obligés non plus de tout donner gratuitement, non? Si tu veux entendre la totalité de l’album pour que dalle va sur Deezer. Quant à l’insanité des paroles, encore moins d’accord. Moi ses lyrics m’ont retourné. Car tout l’intérêt réside non pas dans la poésie mais dans ce qu’il dit de sa vie. Et là Orelsan n’a pas beaucoup de concurrence pour comprendre ce que vivent et pensent nos ados (enfin pas tous quand même heureusement…). Et puis renseigne toi sur certaines des paroles de Beastie Boys (College girls par exemple) c’est pas de la poésie. Le rap a de tout temps été vulgaire et sexiste. Encore une fois, à l’instar du punk en 77, un artiste m’intéresse quand il nous éclaire sur la société qui l’entoure, politiquement correct ou pas. Et franchement en 2009 Orelsan est au top. Seul regret que je concède: pas de textes « politiques » de sa part. Mais heureusement La Rumeur est là pour ça…

  8. Julo38 dit :

    « Je suis pas un produit marketing… » Ça, c’est lui qui le dit. Il suffit d’aller sur son MySpace pour comprendre : il ne s’agit que d’extraits, si vous en voulez plus il faudra acheter l’album. Le clip avec rappel malin du « scandale Orelsan », désolé mais tout ça ne plaide pas pour lui. De la à penser que tout ce scandale n’est qu’un plan com’ de plus pour exister médiatiquement…
    Pour le reste, inanité des paroles, surenchère gratuite dans la vulgarité et le sexisme, flow plus proche de la variété française que d’un MC digne de ce nom… Très peu pour moi, je retourne à mes vieux Beastie Boys, Dälek et Iam dont n’importe quel morceau de « L’Ecole du micro d’argent » montre ce qu’on peut faire en matière de textes (au hasard « Demain c’est loin »). Les rappeurs marseillais s’étaient d’ailleurs moqués dans une chanson de la pauvreté des textes d’une certaine scène rap française. Orelsan serait bien inspiré de se sentir visé…

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