Il aura fallu un morceau d’Orelsan dans l’émission « Boomerang » sur France Inter le 20 octobre dernier, pour mettre à nouveau en lumière Colette Magny, immense dame de la chanson, largement méconnue du grand public.

Invité pour la sortie de son dernier album « La fête est finie », Orelsan dévoilait un texte évoquant ses grands-parents. En fin de séquence, une voix surgit et éclaire le sample utilisé pour la version musicale de son interprétation : Colette Magny ! Aussitôt je sursaute puis frissonne en entendant cette voix et la beauté de ce timbre. Ma réaction est la même qu’Augustin Trapenard : « Colette Magny… !». S’ensuit un étonnement d’Orelsan « Ouais. Ah tu connais Colette Magny ?!», ce à quoi le journaliste répond « Ben attends, on est sur France Inter, bien sûr que je connais Colette Magny… ».

Eclairage sur celle qui a apporté en supplément d’âme à la chanson, le blues et le jazz.

 

Des débuts à 36 ans

Colette Magny Melocoton
Colette Magny est né à Paris en 1927. Jusqu’en 1963, elle travaille comme secrétaire bilingue à l’OCDE avant de tout plaquer pour se consacrer entièrement à la chanson à l’âge de 36 ans. Refusée par tous les cabarets parisiens, c’est Mireille qui l’engage immédiatement dans son Petit Conservatoire de la Chanson, où elle crève l’écran un soir de décembre 1962. Imaginez l’époque et le choc d’entendre à la télévision à une heure de grande écoute, en pleine explosion yé-yé, une femme, 35 ans, blanche, ronde, interpréter Saint James Infirmary, un standard jazz popularisé par Louis Armstrong. La voix grave, suave et soul de Colette Magny allait surprendre les novices du genre, et envoyer directement au 7ème ciel des audiophiles, les spectateurs avertis des musiques afro-américaine… Pour l’anecdote, ne vous focalisez surtout pas sur les claquements de mains de l’auditoire musicien. En France à l’époque, le rythme et la pulsation n’étaient pas le mètre étalon pour devenir un futur grand de la chanson !

Programmée à l’Olympia en première partie de Sylvie Vartan et Claude François, elle fait un tabac avec son titre Melocoton et enchaine les albums chez CBS où elle met en musique des poètes : Rilke, Hugo, Machado, Tzara… Ici une version magnifique de Les Tuileries, poème de Victor Hugo, qui propose une vision jazz et mélancolique du Paris populaire du 19ème siècle.

 

L’engagement poético-politique

Colette Magny Vietnam 67 Mai 68Si sa prise de conscience politique date de 1956 (lors d’un rassemblement sur l’Algérie auquel elle participe, une attaque, vraisemblablement par des militants d’extrême droite, ne fait pas la moindre ligne dans les journaux), c’est à la fin des années 60 qu’elle politise ses chansons et ses albums (Vietnam 67, Le mal de vivre (Cuba)…). Elle signe chez Le Chant du Monde -proche du Parti Communiste Français- et participe à beaucoup de mouvements contestataires et d’extrême gauche des années 70, manifestations, concerts de soutien, débats publics.

Cette séquence d’une version très free de Répression et plus loin Exil, puis cette interview à la Radio Télévision Suisse, témoignent du climat politique du moment, des luttes sociales propres aux années 70, et l’engagement social et politique de Colette Magny.

 

La citoyenne blues

Ce qui singularise Colette Magny de la plupart de ses acolytes chanteurs, c’est son amour immodéré pour les musiques d’inspiration afro-américaine. Dès les années 60, elle insuffle à la plupart de ses interprétations et de ses compositions des influences jazz et blues, phénomène extrêmement rare dans la tradition de la chanson française. Elle saura aussi, mieux qui quiconque, mettre ces influences au service des mots, révélant des textes et leur donnant ainsi une résonance toute particulière. Elle aura le talent de s’entourer des meilleurs musiciens jazz et free jazz du moment, qui lui feront découvrir en retour les grands noms et les trésors du répertoire. Claude Luther, Aldo Romano, Daniel Humair, François Tusques, Beb Guerin, Bernard Vitet, Barre Philips, George Arvanitas, Louis Sclavis et le Free Jazz Workshop de Lyon, croiseront sa route un temps.

A l’instar de Nina Simone, Billie Holliday ou Bessie Smith aux Etats-Unis, elle est la voix soul/blues blanche, une voix révoltée qui parle solidarité, fraternité, justice.
En 1983 paraît Blues, un de ses grands albums. Elle y reprend les grandes chanteuses américaines de blues ainsi que son titre Melocoton, la chanson qui l’a fit connaître. C’est son apogée, elle y est magnifique, déchirante, énorme…

 

La redécouverte… Colette Magnyfique !


Décédée il y a vingt ans, injustement méconnue du grand public, elle assumait ses choix intègres et a toujours refusé, de composer « à la façon » de Melocoton. Ce titre, qui lui valut un succès populaire, lui aurait peut-être permis la consécration s’il elle avait voulu se cantonner à ce type de répertoire.

Colette Magny mérite d’être redécouverte. L’intervention radio d’Orelsan a permis à des jeunes de l’entendre et de saluer cette découverte (voir les commentaires sous sa vidéo Youtube J’ai suivi beaucoup de cheminsd’après un poème d’Antonio Machado).

Le livre de Sylvie Madureau Colette Magny citoyenne blues, paru en 1996, vient d’être réédité, dans une version augmentée et préfacée par le rappeur Rocé. Et en ce mois d’octobre, les villes de Paris et Montreuil se sont associées pour l’opération Colette Magnyfique. Trois événements qui devraient un peu remettre sous les projecteurs, cette artiste majeure de la seconde moitié du XXème siècle…

Laissons la conclusion à Jean Ferrat :

« J’aim’rais être du pays où ce n’est pas le drapeau que l’on aime porter haut…J’aim’rais être du pays où c’est la pensée que l’on préfère comme drapeau… »
Si Colette Magny n’avait pas fait don de sa voix aux opprimés elle aurait fait une éblouissante carrière comme chanteuse de blues et du reste. Mais voilà la Colette elle ne transigeait pas et sur les barricades de la chanson elle jetait ses pavés.
Ce n’était plus une chanteuse engagée mais une chanteuse citoyenne. Comme un hippopotame en colère elle fonçait sur les préjugés. Elle était plus gauchiste qu’anarchiste et elle a eu ce mot merveilleux : « Que faire ? comme disait Lénine avant de déraper sur le verglas. » (Colette Magny). Car Colette Magny c’était aussi un rire énorme, donc disproportionné.
Énorme elle devenait l’image de la déesse Terre qui parlait de ses entrailles par sa voix, elle se nommait elle-même le pachyderme et disait qu’elle en avait ras la trompe d e toutes ces saloperies. Sa voix était bouleversante, une des voix du siècle. Elle s’en foutait. Elle n’était pas contestataire, elle était révoltée.
« Je rêve d’une grève générale mondiale qui empêcherait de sévir les quelques monstrueux crétins ».
Elle devra se taire. Intègre jusqu’au fanatisme elle mettra sa vie en harmonie avec son chant.
« Si on ne me laisse pas chanter ce que je veux, je préfère me taire » .
Elle se tut et ses colères mémorables restaient à mijoter en elle.
Elle était tout entière dans sa soif de justice, de solidarité, de fraternité. Sa vie est peu connue. Née à Paris, elle travaille pendant 17 ans en tant que secrétaire organisme international, l’Unesco, puis elle décide de se consacrer à la chanson. Elle se produit dans les cabarets en 1962, et en 1963 elle fait l’Olympia avec Claude François et Sylvie Vartan.

Mais ce n’était ni sa route ni sa vérité, et elle s’engage corps et voix pour la révolution, le tiers-mondisme, les mouvements ouvriers. Puissante était sa voix, puissante ses convictions, et il ne fallait pas oser la contredire, on prenait un coup de trompe.
Colette s’est barrée un 12 juin 1997. A nous de nous souvenir de cette folle énergie, de cette aventure vibrante qui a fait d’une secrétaire sans aucune formation musicale, la chanteuse la plus lyrique, la plus musicale de son temps. Tous les grands musiciens ont voulu l’accompagner. Et pourtant qui se souvient encore qu’elle était interdite de diffusion à la radio, et de sa fin misérable dans un hospice.
Elle aura inventé le blues blanc, sorte de Bessie Smith enragée. Elle était une montagne en marche.

« Colette Magny, c’était une grande. Elle aurait pu avoir une renommée plus importante, elle avait une grande aura, mais elle avait de grandes exigences, dans ses textes comme dans les musiques. Ce n’était pas de la chansonnette. Elle a choisi une voie originale, à elle, un peu en dehors de la chanson française. »

Où trouver Colette Magny ?

Colette Magny sur 1Dtouch

Article de Libération, paru à sa mort en 1997

Article de Jacques Bertin, paru dans Politis à sa mort en 1997

Article de l’Humanité, paru en 2009

Eléments de biographie par Pierre Prouvèze

 

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