Quand s’annonce un CD du label Alpha, j’éprouve toujours un petit frisson de joie particulier. Leurs deux collections, que je surnomme « la blanche » et « la noire »- d’après la couleur de leur jaquette – comptent de véritables trésors, souvent lien entre musique « populaire » et musique « savante », bien loin de tout « cross-over » *. Leur dernière parution, le Manuscrit Suzanne van Soldt est, une fois encore, à la hauteur de mon attente.

Le titre est intrigant : « manuscrit » relève davantage de la littérature que de la musique. En fait, il s’agit d’un cahier ou « livre de clavier », laissé par une certaine Susanne Van Soldt, jeune flamande qui, à l’âge de seize ans, a adapté les « tubes » de son époque et les a transcrits pour clavecin ou virginal afin de les jouer dans le cadre familial. L’ensemble LES WITCHES (Les Sorcières) s’est rappelé les longues soirées où, dans les familles, chacun  se joignait au clavier, muni de son instrument propre et interprétait indifféremment danses, chansons profanes et spirituelles faisant partie du patrimoine commun.
Les instruments qui accompagnent ici le virginal sont probablement ceux que l’on voit représentés dans les festins, noces et kermesses de Brueghel, contemporain de notre Susanne : viole de gambe, luth, guiterne, cornemuse, cistre, ou encore rommelpot, tambour à friction typiquement flamand.
En résumé, ce disque, c’est tout cela : des couleurs sonores particulières, des airs limpides et majestueux, qui nous trottent encore dans la tête après l’écoute, et une invitation au voyage dans la Flandre de la fin du XVIème siècle…

*Pour Noëlle : la définition de Wikipédia : « Dans le contexte musical, le cross-over ou chiasmatypie signifie croisement ou enjambement entre un style de musique et un autre; c’est la pratique courante de la world music« .

Où trouver ce document?Descendons un peu vers le Sud, dans la Rome du début du XVIIème siècle pour trouver, toujours chez Alpha, mais dans la « collection noire » cette fois, mon préféré, mon tube, un des disques que j’emporterais sur une île déserte ! D’une beauté à couper le souffle ! On est accroché, dès l’entrée, par un air anonyme  : « Homo fugit velut sombra », » l’homme fuit tel une ombre », « passacaille de la vie », qui donne son titre à l’album. Son refrain obsédant : « bisogna morire », « il faut bien mourir », est chanté – avec quelle intensité dramatique !- par Marco Beasley, irrésistible ténor à la voix suave. L’oreille va de surprise en enchantement à mesure que les arie, passacailles, villanelles, composées par Stefano Landi, se succèdent.Chanteurs et musiciens de l’Arpeggiata  nous transportent dans un monde de douceur et d’harmonie, par leurs voix, bien sûr, mais aussi grâce aux  cordes d’une variété de timbres inouïe : harpe baroque, théorbe, luth, viole de gambe, lirone… qu’accentue l’acidité du cornet. Vous ne pourrez plus vous en passer !

Homo fugit velut umbra / STEFANO LANDI

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