Impression soleil noir

En écoutant de la musique, n’a-t-on jamais imaginé et mis en lumière des visions intérieures, des odeurs, des couleurs, des sensations ? N’a-t-on jamais évoqué des souvenirs, des parfums, des réminiscences lointaines : celle d’un visage, celle d’un moment vécu, ou encore celle d’un instant fugace ?

Si on connaît les fameuses correspondances baudelairiennes, (« les parfums, les couleurs et les sons se répondent »), on sait moins que les grands mathématiciens ont pour méthode -pour des calculs mentaux très complexes- d’utiliser ces synesthésies : chaque chiffre ou suite de nombres est  la source d’un type d’émotion ou d’une coloration sensible particulière et unique. Ces émotions deviennent l’incarnation à part entière d’une abstraction, la concrétisation d’une idée, d’un rythme, d’une séquence de nombres ; une couleur suggère une note, un son une ambiance colorée ou un paysage, un parfum un souvenir.

Ainsi, la science se nourrit-elle de sensations diverses pour aboutir à un résultat complexe et rationnel. Paradoxal ? Pas nécessairement. Tout est question d’harmonie et d’intention. En rapprochant sa création musicale de sa création plastique, Grégory Dargent, nous propose des éléments de réponses.

Photo : Grégory Dargent

Ce musicien, compositeur, joueur de oud et de guitare électrique est par ailleurs photographe. Musicalement, on le retrouve à la croisée du jazz, des musiques expérimentales, de la musique traditionnelle. Cet album « H » s’accompagne d’un livre de photographies qui porte le même titre.

Poussière, vents, ciels crépusculaires chauffés à blanc, scènes nocturnes urbaines accompagnent une musique fiévreuse et raffinée, dont le violoncelle guide les méandres et les errances .

Les trois interprètes (G. Dargent à l’oud, A. Eraslan au violoncelle, et W. Halal aux percussions) donnent ici des accents de tradition orientale triturée d’improvisations électriques et hypnotiques.

« Le studio Spiral » sis au 16 rue Chenoise à Grenoble a présenté récemment les images de cet ensemble « H » de Grégory Dargent. Les photos sont issues de plusieurs voyages  aux confins de l’Algérie, celle du vent sec, des soleils aveuglants, des sécheresses lacrymales, des paysages en construction dans un désert hostile et brûlant. (Au passage, notons que cette nouvelle petite – en taille seulement – galerie est sûrement la chose photographique la plus excitante vue depuis longtemps à Grenoble, et nous encourageons nos lecteurs à s’y rendre pour la découvrir).

Les images sont contrastées, pleines d’un grain sablonneux noir qui permet à la lumière de naître sous une masse obscure. Les blancheurs sont alors éclairées à travers un voile cosmique qui obscurcit l’atmosphère. Justement, cet air chargé est bien la métaphore d’une irradiation : celle d’une musique inspirée par les essais nucléaires pratiqués par la France dans les années 1960 dans le Sahara. C’est de cette matière dramatique que Grégory Dargent tire l’essence de ce disque : paroles radiophoniques d’époque, accords orientaux étirés en longueur, fréquences électriques, violoncelle en mode mineur, percussions. Les ambiances sonores répondent aux ambiances distordues et inquiétantes de ces photographies en noir et blanc (images dans la lignée de celles d’un Michael Ackerman et d’ une famille de photographes qu’on pourrait qualifier d’impressionnistes modernes de la noirceur). Grégory Dargent définit ainsi la musique et la photographie comme les deux faces d’une même pièce :

Photo : Grégory Dargent

« Ce sont deux arts très différents en nature qui n’ont ni les mêmes outils, ni les mêmes temporalités, ni la même autorité, mais je crois profondément par contre que pratiquer sincèrement un art donne des bases, intérieures, qui servent à en pratiquer un autre ».

Ainsi, images et musique existent indépendamment mais sont nées d’une même essence, ce qui permet que les unes se nourrissent de la présence de l’autre et vice-versa. Les deux univers se côtoient, renforçant le propos de l’artiste : les paysages sonores sont un écho de visions intérieures, les photos des émanations vibratoires figées dans la surface argentique.

Un disque, un livre, une exposition :

Le disque : H, Gregory Dargent, Anil Eraslan, Wassim Halal

A écouter aussi sur DiMusic

Le livre : H, Gregory Dargent ( Éditions Saturne, 112 pages, format: 23 x 15.9 cm, 35€)

L’exposition : https://www.gregory-dargent.com/photography

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