Plus de 150 ans après sa naissance, Erik Satie a copieusement été mis à l’honneur ces derniers temps : certes ses compositions sont comme on dit « tombées » dans le domaine public (drôle d’expression soit dit en passant, faut croire que le-dit domaine public est vu comme un gouffre insondable au fond duquel les choses choient, pour mieux ressurgir à l’occasion de centenaires ou autres anniversaires) ; mais si les gnossiennes et autres gymnopédies sont si souvent reprises ou citées par nombre d’artistes, c’est surtout qu’elles sont devenues quelque chose comme des « standards », à l’égal des mélodies des comédies musicales de Broadway pour le répertoire jazz, grâce à leur musicalité et leur simplicité (apparente) : le genre d’air qui s’insinue sans difficulté dans l’oreille, et tourne en boucle dans un recoin de la tête.

Et pourtant Erik Satie, qui fut à la fois un avant-gardiste et un rebelle, est mort dans une quasi misère : viré du conservatoire, déclarant être réfractaire à la musique, il a néanmoins composé des dizaines d’œuvres, majoritairement  des œuvres pour piano, et a été précurseur de la musique minimaliste en même temps que compositeur pour des musiques de cabaret (il faut bien payer le loyer …). Ce qui ne l’empêchait pas de fréquenter les artistes en vue de son époque : Picasso, Stravinski,  Debussy, Ravel …

Et tout cela sans jamais se départir de son légendaire sens de l’humour et de la formule : qui d’autre que lui aurait pu intituler ses pièces « Embryons desséchés », « Préludes flasques (pour un chien) », « Sonatine bureaucratique », ou « Préludes en tapisserie » ; sans parler de « Ne bois pas ton chocolat avec tes doigts », «Ne souffle pas dans tes oreilles » et « Ne mets pas ta tête sous ton bras », 3 recommandations maternelles composant « L’enfance de Ko-Quo ».

Désormais reconnu quasi unanimement comme un compositeur de premier plan  à l’univers original, il se paie le luxe de se balader avec bonheur entre le jazz, la chanson et le tango, et même plus car affinités, y compris avec l’électronique :

Sur l’album Anda, l’argentin Melingo fait de la 1ère Gnossienne une danse lente au son du bouzouki, entre nostalgie et ironie,

alors qu’Arthur H en fait un tango triste et sensuel dans « La chanson d’Erik Satie », magnifique duo avec Feist :

Camille Bertault, elle, interroge sur un air de jazz  dans  « Satiesque » : « Satie est-ce que tu es fier de tes calambours… Satie est-ce que tu es satisfait de tes gnossiennerités … »

Michel Camilo & Tomatito dans leur dernier album en duo Spain forever donnent pour leur part des accents flamenco-jazz à la 1ère Gnossienne,

tandis que le trio d’Enrico Pieranunzi se  réapproprie la première Gymnopédie, comme un standards fait sur mesure pour cette formation piano / basse / batterie.

La pianiste portugaise Joana Gama associe pour sa part (dans un esprit assez différent du duo Murcof et Vanessa Wagner dont il est question ici) piano, violoncelle  et électronique, dans une évocation de l’univers d’Erik Satie, même si le résultat en semble à première écoute assez éloigné :


Joana Gama a aussi interprété la fameuse pièce « Vexations« , qui peut durer jusqu’à 20 heures, et que Satie présente ainsi : « Pour se jouer 840 fois de suite ce motif, il sera bon de se préparer au préalable, et dans le plus grand silence, par des immobilités sérieuses ».

Et maintenant, vous me croyez quand je vous dis qu’Erik Satie, ce n’est pas que le nom d’une école de musique ou d’une rue de banlieue pavillonnaire ?

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