Je vous parlais il y a quelques semaines des femmes qui s’étaient emparées avec succès du saxophone, considéré pendant longtemps comme symbole de virilité dans les milieux du jazz ; il est un autre instrument du jazz majoritairement réservé à la gens masculine, j’ai nommé l’orchestre, le big band, le grand ensemble, bref toutes ces grandes formations dont la direction demande des talents de compositeur, d’arrangeur, de rassembleur, de découvreur de talents. Donc, je recommence au féminin : compositrices, arrangeuses, rassembleuses, découvreuses de talents : la preuve par 5 :

MARY LOU WILLIAMS, dès les années 30, avait ouvert la voie. Après avoir composé et arrangé pour Louis Armstrong, Duke Ellington et Benny Goodman, elle dirige ses propres formations (dont l’une – à la fin des années 40 – composée uniquement de femmes). Une de ses œuvres, « Zodiac suite », sera même interprétée au Carnegie Hall par le New York Philharmonique Orchestra. Pianiste virtuose, elle est attentive aux nouveautés harmoniques lancées par les jeunes be-boppers (Bud Powell, Thelonious Monk, Dizzy Gillespie, …), puis aux expérimentations du free jazz (un duo enregistré avec le pianiste iconoclaste Cecil Taylor en témoigne, malheureusement introuvable actuellement), tout cela sans jamais perdre de vue le blues et surtout le gospel, comme le prouve cet aperçu : http://www.youtube.com/watch?v=-3-B9vSFSb4 ou les enregistrements effectués à Paris en 1954 regroupés sous le titre « I made you love Paris » dans la collection « Jazz in Paris » :

Et ici, un enregistrement témoignant de ses talents d’arrangeuse et de pianiste :

Et justement, à propos de Mary Lou Williams, SYLVIA VERSINI dans « With Mary Lou in my heart » lui rend hommage en 2011 (à l’occasion de ce qui aurait été son 100ème anniversaire, ou bien le 30ème anniversaire de sa mort) : comme son inspiratrice, elle dirige l’orchestre de ses claviers, comme elle, elle compose une partie des thèmes, le reste étant constitué d’arrangements personnels sur des compositions de M.L. Williams (dont certaines comme Walkin’ and swingin’ , créées par l’orchestre de Duke Ellington, sont devenues des standards du jazz. Et comme elle, elle aborde le jazz avec les oreilles grandes ouvertes, à l’écoute de tous les courants novateurs, tout en conservant le swing, faisant sonner son orchestre de huit musiciens comme un big band.

Vous pouvez aller voir ici ce qu’en disaient les Dernières Nouvelles du Jazz.

CARLA BLEY se situe entre ces 2 générations : émergeant au moment où le free jazz est en plein essor, elle est au cœur de ce mouvement aspirant à toutes les libertés, musicales, éditoriales et politiques : elle est un des membres éminent de la JCOA (Jazz Composer’s Orchestra Association), un des collectifs d’artistes qui fleurissent à cette époque, elle fait équipe avec Charlie Haden dans le Liberation Music Orchestra, attentif aux luttes populaires sud-américaines, elle crée avec Michael Mantler sa propre maison de disque, nommée Watt, du nom du quartier noir de Los Angeles qui vécut des épisodes d’émeutes meurtrières en 1965.

Au fil du temps elle dirige des formations diverses, du duo au Big Band (elle a su fédérer des personnalités musicales exceptionnelles…), même si ces dernières années, elle privilégie les petites formations comme les Lost Chords.

En tant que présidente d’un fan club imaginaire, je vous fais part de mes albums préférés : « live! », avec mention spéciale pour le trombone de Gary Valente dans « The lord is listenin’to ya, hallelujah! » et « Social studies » , avec son « Reactionary tango » et sa « Valse sinistre » : c’est la période section de cuivre à tomber à la renverse, et toujours cette pointe de dérision jusque dans le choix des titres.

MARIA SCHNEIDER pour sa part a été l’assistante de Gil Evans dans les dernières années de sa vie, avant de créer son propre orchestre, avec lequel elle honore l’héritage du maître de l’arrangement : sophistication des harmonies, richesse des couleurs, subtilité des mariages des timbres, tout y est, y compris la mise en valeur de solistes d’exception, tels Donny McCaslin, ou ici Charles Pillow et Rock Ciccarone :

Au début des années 2000, elle a mis sur pied un système de production indépendante sur internet (ArtistShare) : il m’a fallu d’ailleurs une bonne dose de patience et même d’entêtement pour faire venir jusqu’aux bibliothèques de Grenoble une version « matérielle » de Sky blue (2007), à propos duquel les critiques ne tarissaient pas d’éloge…

Vous pouvez aussi faire un tour sur son site où elle présente son nouveau projet intitulé « Winter morning walks » réunissant la soprano Dawn Upshaw, l’Australian Chamber Orchestra, Saint Paul Chamber Orchestra et une formation jazz.

CARINE BONNEFOY, d’origine polynésienne par sa mère, dirige dans Tribal son New Large Ensemble, orchestre de 16 musiciens réunissant un quintette à cordes, un orchestre de jazz, et des percussions : cet enregistrement est la réécriture d’une création pour le Metropole Orchestra (orchestre symphonique et jazz de la radio néerlandaise). L’équilibre entre écriture et improvisation, langages issus du classique, du jazz ou des rythmes polynésiens y est parfaitement dosé : allez donc jeter un coup d’œil (et d’oreille) sur cette vidéo où elle explique sa démarche de création, les liens entre sa vision de la musique et ses racines, vidéo entrecoupée d’extraits de répétitions :

Alors, en ces temps d’élections, le moment est venu de poser la question de confiance : à quand une femme à la tête de l’Orchestre National de Jazz ?

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