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Bmol n’avait pas encore apporté sa petite pierre au monument élevé à la mémoire des membres de Charlie Hebdo assassinés le 7 janvier, pas par indifférence bien sûr, plutôt parce que comme beaucoup nous sommes restés sans voix, et puis, me direz-vous, que pourrait bien dire un blog musical sur le sujet ?
cabu1Eh bien, justement, Cabu, lui dont le personnage du grand Duduche aurait pu être mon grand frère poursuivant la fille du proviseur et le beauf’ mon voisin du dessous, Cabu donc, était notoirement connu comme étant fan de jazz (il a même collaboré un temps à la revue Jazz Hot), en témoignent les pochettes de disques qu’il a illustrées (Lester Young, Anita O’Day, Art Blakey), le volume de la collection BD Jazz qu’il a consacré à Cab Calloway (une de ses idoles) ou encore son recueil « Souvenirs & carnets d’un fou de jazz » : et ça, ça crée un sacré lien !
Quoique, je dois bien l’avouer, on aurait pu avoir des débats animés sur le thème « Le free jazz, c’est trop intello, et en plus on ne peut pas le danser » contre « le jazz à papa, c’était bon pour mon grand-père », entre tenant du « vrai jazz » pour qui « ça ne vaut pas le coup si ça ne swingue pas » et discothécaire toujours à l’affût de nouvelles explorations, déformation professionnelle oblige. Car il était plus Cab Calloway qu’Élise Caron, plus grand orchestre de Count Basie qu’Orchestre National de Jazz version Olivier Benoît.

Néanmoins l’essentiel n’est pas là : l’essentiel est que dans cette musique que l’on appelle le jazz, qu’il soit des années 30 ou d’aujourd’hui, en passant par les courants les plus fous comme les plus sages, les moteurs soient l’élan de vie, l’irrévérence, le besoin de liberté poussés sur le terreau de la révolte contre l’injustice et la connerie bêtise : et là, vous la voyez la parenté avec « l’esprit Charlie Hebdo » ?
Pour Cabu, le jazz est « la mélodie de la révolte et du bonheur », et lorsqu’il nous dit : « J’aime le souffle de révolte qui a vu naître le swing et l’énergie qu’il dégage », je ne peux qu’adhérer avec enthousiasme ! (tout en appréciant aussi « le jazz qui prend des allures de ballade et donne envie de se jeter dans la Seine »).

charlesEt en parlant de Charlie, d’humour (noir) et de jazz, comment ne pas glisser d’un Charlie à un autre et évoquer Charles Mingus et ses Fables of Faubus, pièce dans laquelle il ridiculise Orval Faubus, ce gouverneur de l’Arkansas qui en 1958 refusait malgré les nouvelles lois anti-ségrégationnistes l’entrée des étudiants noirs dans les écoles : c’est sous la protection de l’armée fédérale que les « 9 de Little Rock » avaient pu suivre leurs cours à l’université :
« Cite-moi quelqu’ un de ridicule ?
– Le Gouverneur Faubus
– Pourquoi est-il malade et ridicule?
– Il s’oppose à l’intégration scolaire [des noirs]
– Alors, c’est un dingue
A Bas les nazis, les fascistes, ceux qui se croient supérieurs
A Bas le Ku Klux Klan… » (paroles qui ne figurent pas dans les premiers enregistrements de ce célèbre thème, les producteurs les ayant trouvées trop subversives).

« Moins qu’un chien » est le titre de l’autobiographie de Charlie Mingus : le titre à lui seul résume les sentiments à la fois d’humiliation et de révolte qui traversent toute l’œuvre de ce musicien engagé, qui nous dit : « Ma musique est vivante, elle parle de la vie et de la mort, du bien et du mal. Elle est colère. Elle est réelle parce qu’elle sait être colère. » Pourtant, que de douceur dans un thème comme « Good bye Pork Pie Hat », composé à la mort de Lester Young ! …comme quoi la colère n’empêche ni l’humour ni la tendresse.

hadenComment ne pas penser aussi à Charlie Haden (disparu cet été), lui qui fut à l’origine du Liberation Music Orchestra dans les années 60, et s’est impliqué dans la lutte contre les injustices sociales, et celle des peuples d’Amérique latine pour leur liberté, au point d’être arrêté et interrogé par la DGS, la police secrète de Marcelo Caetano après avoir interprété « Song for Che » pendant une tournée au Portugal, la même DGS qui ouvrit le feu sur les révolutionnaires « des œillets » du 25 avril 1974. « Song for Che », « Song for the united front », « For a free Portugal », « Grandola Vila Morena », « The people united will never be defeated » sont quelques-uns des titres au travers desquels il clama ses engagements, ce qui n’a jamais occulté son lyrisme et son amour des mélodies.

publicEt enfin, de Charlie à Archie, il n’y a qu’une lettre de différence (un Charlie un peu mélangé) et c’est d’Archie Shepp qu’il s’agit, un des derniers géants du jazz ayant côtoyé John Coltrane, un musicien et homme de théâtre engagé sur le terrain des revendications des noirs américains, toujours à l’avant-garde sans faiblir depuis les années 60, lui dont le saxophone alterne le plus tendre avec le plus râpeux, nourri à la fois de blues, de gospel, de rythm’n’blues, et des fulgurances du free jazz : une mémoire et une synthèse de l’histoire du jazz à lui seul, jusqu’à ses collaborations récentes avec des voix du rap (Napoleon Maddox, Rocé). Un titre tient une place particulière dans mon cœur : « Mama Rose / Revolution», un poème dédié à sa grand-mère Rose née au temps de l’esclavage :

Vous l’aurez compris, j’aime le jazz sous toutes ses formes, j’aime Charlie, et pour moi, Charlie et le free jazz, c’est un peu la même chose : peut-être pas tous les jours, mais complètement indispensables.
Et pour laisser le dernier mot à Cabu : « Raconter gaiement des choses terribles, voilà ce qui serait donc tout l’art du swing », un peu comme les petits dessins de Charlie Hebdo, finalement !

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